[1/30] IA et éducation : l’audition de Luc Ferry et Laurent Alexandre (et ce que ça change pour vous)

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[1/30] IA et éducation : ce que j’ai retenu de l’audition Ferry-Alexandre-Babeau

Article publié le 21 avril 2026 · Temps de lecture : 9 minutes ·

IA et éducation, c’est le sujet d’une mission d’information de l’Assemblée nationale où Luc Ferry, Laurent Alexandre et Olivier Babeau ont dressé un diagnostic brutal : intelligence artificielle à QI supérieur à 160, coût de l’unité d’intelligence divisé par 40 chaque année, 88 % des étudiants britanniques qui externalisent déjà leurs travaux vers une IA.

« L’incompétence des politiques m’inquiètes beaucoup plus que les progrès de l’IA » : cette phrase on la doit à Luc Ferry (ancien Ministre de l’Éducation nationale quand même !) à la 34eme minutes de l’audience. Le constat des trois intervenants est donc clair : les méthodes pédagogiques actuelles et la valeur des diplômes traditionnels deviennent obsolètes à une vitesse que l’institution scolaire ne peut pas suivre.

J’ai passé plusieurs jours à décortiquer cette audition et les synthèses qui en ont été faites. En tant que formatrice indépendante qui livre des modules chaque semaine à des adultes en reconversion, je n’ai ni le luxe du débat abstrait, ni celui du déni.

Ce que disent Ferry, Alexandre et Babeau, ça impacte directement la façon dont je conçois mes parcours, dont j’évalue mes apprenants et dont je positionne mon expertise.

Alors j’ouvre ici une série de 30 articles sur les 30 séances de cette mission d’information. Mon article 1/30 fait le tri : ce qui relève du débat de société à l’échelle d’une décennie, et ce qui va changer concrètement dans ma pratique dans les semaines à venir. Sans alarmisme, sans déni, et sans promesse magique.

[FAQ] Les 5 questions clés des formateurs sur l’IA et l’éducation

Si vous arrivez avec une question précise, voici les réponses directes aux interrogations que pose l’IA aux formateurs et enseignants.

Comment l’IA impacte l’éducation ?

L’IA impacte l’éducation sur deux plans. D’abord par le deskilling, la perte de compétences fondamentales documentée par une enquête de l’Université de Harvard : les devoirs à domicile deviennent excellents, les résultats sur table s’effondrent. Ensuite par l’effet Matthieu cognitif, l’IA amplifie le capital cognitif préexistant au lieu de le redistribuer, ce qui creuse les inégalités scolaires au lieu de les combler.

Qu’est-ce que l’effet Matthieu cognitif appliqué à l’IA ?

L’effet Matthieu cognitif désigne le mécanisme par lequel l’intelligence artificielle amplifie le capital cognitif préexistant des utilisateurs au lieu de le redistribuer. Plus l’utilisateur est cultivé, mieux il formule ses prompts, mieux il évalue les réponses, plus l’IA décuple sa puissance cognitive. À l’inverse, un utilisateur faiblement doté cognitivement subit des réponses médiocres qu’il n’est pas armé pour critiquer. L’IA creuse donc les inégalités au lieu de les combler, contrairement au discours égalitaire dominant.

Quelle IA pour l’éducation ?

Une IA supervisée par un humain, pas une IA autonome. L’audition parlementaire évoque le modèle du tuteur personnalisé type Aristote, capable d’individualiser l’apprentissage pour chaque élève. Mais ce tutorat IA ne vaut que si l’élève garde son agence, sa capacité à valider, critiquer et corriger les réponses. Une IA qui pense à la place de l’apprenant produit du deskilling, pas de l’apprentissage.

Quels sont les 3 métiers qui survivront à l’IA ?

L’audition identifie trois piliers irréductibles. Premièrement, les métiers qui engagent l’éthique : le choix moral reste une prérogative humaine puisque l’IA est seulement alignée sur les valeurs de ses concepteurs. Deuxièmement, les métiers qui engagent l’émotion incarnée : l’IA n’a pas de corps, elle ne ressent ni l’indignation, ni la pitié. Troisièmement, les métiers qui reposent sur la relation maître-disciple : le charisme d’un professeur ou d’un formateur qui transmet une passion reste irremplaçable.

Est-ce que l’IA remplacera les enseignants ?

Non, mais le rôle bascule. L’audition décrit la mutation de l’enseignant vers un rôle de coach, de guide moral et d’éveilleur de passion. La transmission d’informations peut être en partie déléguée à un tuteur IA personnalisé, mais la capacité à susciter le désir d’apprendre, la libido sciendi, reste un acte humain. Le présentiel devient l’espace du débat, de la correction et de la relation, pas de la diffusion passive.

Ce que l’audition parlementaire dit vraiment sur IA et éducation, en 5 chiffres

L’audition de Luc Ferry, Laurent Alexandre et Olivier Babeau tient en cinq chiffres qui forment, mis bout à bout, le diagnostic le plus précis dont je dispose aujourd’hui sur la question IA et éducation.

Premier chiffre : les modèles frontières d’intelligence artificielle affichent un quotient intellectuel estimé supérieur à 160. Les trois intervenants soulignent que ces modèles ne se contentent plus de calculs probabilistes simples, ils testent des hypothèses, raisonnent dans des domaines complexes et fonctionnent désormais comme une boîte noire dont les propres concepteurs ne comprennent plus le fonctionnement interne. C’est un point central pour la suite de mon article.

Deuxième chiffre : le coût de l’unité d’intelligence, le token, est divisé par 40 chaque année. Autrement dit, ce qui coûte un euro aujourd’hui coûtera deux centimes et demi dans un an. L’intelligence devient une commodité quasi gratuite, alors que l’intelligence biologique humaine reste coûteuse, lente et longue à former.

Troisième chiffre : le dépassement de l’intelligence humaine, que le consensus scientifique plaçait en 2022 à l’horizon 2100, est désormais anticipé pour la période 2027-2032. C’est un glissement de calendrier massif, qui justifie à lui seul le sentiment d’urgence exprimé par les trois intervenants.

Quatrième chiffre : 88 % des étudiants britanniques utilisent l’IA pendant leurs travaux universitaires, y compris pendant certaines épreuves supervisées via smartphone ou oreillette. Une enquête de l’Université de Harvard observe que cette délégation produit des devoirs à domicile d’une excellence inédite, pendant que les résultats aux examens sur table s’effondrent.

Cinquième chiffre, et peut-être le plus lourd pour moi : entre 30 et 35 % des élèves français quittent l’école incapables de résumer un texte de cinq lignes. Ce chiffre est mentionné dans l’audition comme rappel que l’esprit critique face à l’IA exige d’abord la maîtrise du socle de base, lire, écrire, compter.

L’effet Matthieu cognitif : le vrai risque que je n’avais pas vu

L’effet Matthieu, c’est ce principe selon lequel « à celui qui a, on donnera ». Appliqué à l’IA, il change ma lecture de tout le débat.

Le mythe dominant autour de l’IA, c’est qu’elle serait un outil d’égalisation, qu’elle donnerait à chacun l’accès à un tuteur personnalisé et démocratiserait la compétence. L’audition dit l’inverse, et les arguments sont solides. Plus l’utilisateur est cultivé, plus il sait formuler un prompt précis, plus il sait vérifier la réponse, plus il sait recadrer l’IA quand elle dérive. Résultat, l’IA décuple sa puissance cognitive. À l’inverse, l’utilisateur qui n’a pas de structures logiques solides se contente de la première réponse venue, devient incapable de repérer une erreur factuelle, et finit, selon la formulation de l’audition, jouet d’algorithmes qu’il ne pilote plus.

Pour moi, formatrice qui accompagne souvent des adultes en reconversion, ce constat change la pédagogie. Apprendre à prompter n’est plus un gadget technique à glisser en fin de module. C’est une compétence d’émancipation. Celui ou celle qui saura formuler une demande claire, évaluer une réponse, reformuler en cas de dérive, aura la main. Celui qui se contente de copier-coller subira.

Concrètement, ça veut dire que mes modules intègrent désormais un volet « critique de la réponse IA » aussi systématiquement qu’un volet « formulation de prompt ». Les deux sont indissociables.

Pourquoi l’agence devient la compétence centrale à transmettre

L’agence, c’est le mot qui revient le plus souvent dans l’audition. C’est la capacité à être acteur plutôt que spectateur, à porter un jugement critique, à orchestrer l’outil plutôt qu’à le subir.

Ce concept est la traduction académique exacte de ma ligne éditoriale : l’IA propose, je valide, je reste décisionnaire. Jusqu’ici je formulais ça comme une conviction personnelle. L’audition m’apporte un argument supplémentaire et massif : les ingénieurs qui conçoivent les modèles de langage actuels ne comprennent plus le fonctionnement interne de leurs propres créations.

C’est la fameuse boîte noire. Si le concepteur ne sait pas exactement pourquoi son modèle produit telle réponse plutôt que telle autre, alors la validation humaine au bout de la chaîne n’est pas un luxe éthique, c’est une nécessité opérationnelle.

Dans ma pratique, chacun de mes six pôles d’usage de l’IA est une forme d’agence appliquée. Quand l’IA structure un script vidéo, je reste décisionnaire sur le message. Quand elle rédige un email sensible, je valide chaque mot avant envoi. Quand elle synthétise un projet, je reste celle qui tranche les priorités. L’agence, c’est ce qui sépare un usage augmenté d’un usage délégateur.

Ce que ça va changer dans ma pratique d’enseignante et de formatrice

L’audition m’amène à formaliser cinq décisions opérationnelles que je projette d’intégrer à ma pratique. Ce ne sont ni des promesses de transformation radicale, ni des recettes miracles. Ce sont cinq réglages concrets, que je documenterai au fil des prochains articles de ma série, à mesure que je les mettrai en œuvre.

Première décision : j’intégrerai un exercice de critique de réponse IA dans chaque module que je concevrai. Je m’inspire ici d’une étude du MIT évoquée dans l’audition, qui contenait volontairement un piège en page trois pour confondre les utilisateurs paresseux s’appuyant uniquement sur des synthèses d’IA.

Concrètement, je soumettrai à mes apprenants une réponse IA volontairement biaisée ou erronée, et la séquence consistera à la débusquer. L’objectif : entraîner l’œil critique au même titre que la compétence métier.

Deuxième décision : je rebasculerai les évaluations à enjeu vers de l’oral ou du pratique supervisé. L’audition est sans équivoque, un rendu écrit à distance ne valide plus la compétence réelle de l’apprenant, il valide au mieux son abonnement à un modèle de langage. Je conserverai les rendus écrits comme outils d’entraînement, pas comme évaluations finales. Le présentiel et la restitution orale reprendront leur rôle de juge de paix.

Troisième décision : j’enseignerai le prompt comme une compétence d’émancipation, pas comme un outil technique. C’est la conséquence directe de l’effet Matthieu cognitif. Si mes apprenants ne savent pas formuler une demande claire à une IA, ils subiront les réponses médiocres qu’ils auront eux-mêmes provoquées. Le prompt deviendra une brique pédagogique à part entière dans mes parcours, au même niveau que la structuration d’un écrit ou la prise de parole en public.

Quatrième décision : je cadrerai explicitement mes propres productions comme des collaborations supervisées. La mention « écrit par mes soins et amélioré par Claude » deviendra la signature systématique de mes contenus publiés. Cette transparence éditoriale n’est pas cosmétique, elle est la cohérence entre mon message pédagogique et ma pratique. Si j’enseigne la supervision humaine, je dois la montrer dans mes propres productions.

Cinquième décision : je sanctuariserai le temps humain en formation. L’audition valide la logique de la classe inversée, la théorie à domicile via un tuteur numérique, le présentiel réservé au débat, à la correction et à la relation. Je compte pousser cette logique jusqu’au bout : le présentiel que je facturerai ne sera plus jamais consacré à du contenu qu’un tuteur IA pourrait livrer à la place. Ce temps humain devra justifier sa rareté.

Ce que je laisse de côté pour l’instant

L’audition traite aussi de sujets que je ne couvre volontairement pas dans mon article 1, parce qu’ils ne sont pas directement actionnables pour ma pratique de formatrice.

La souveraineté technologique européenne, le rapport Draghi et les 800 milliards d’euros d’investissement annuel recommandés, la comparaison vertigineuse entre Nvidia valorisée 5 000 milliards de dollars et Mistral à 12 milliards, tout cela constitue un débat politique majeur. La fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux, la refonte de l’instruction civique face aux deepfakes qui représenteraient selon l’audition jusqu’à 50 % des vidéos sur certains conflits, le projet d’un service civique pour adultes, sont des enjeux civilisationnels lourds.

Mais aucun de ces sujets ne relève d’une action que je peux poser dans ma pratique à court terme. Chacun mérite un article dédié, ancré dans les auditions qui en traitent spécifiquement. C’est précisément pour cette raison que j’ouvre une série de 30 articles, un par séance, plutôt qu’un article fourre-tout.

Conclusion

L’audition Ferry-Alexandre-Babeau m’a donné trois choses. Un cadre conceptuel solide, avec des notions comme l’agence, le deskilling, l’effet Matthieu cognitif, qui traduisent en vocabulaire académique ce que je formulais jusqu’ici en conviction personnelle. Cinq chiffres structurants, QI supérieur à 160, coût du token divisé par 40 chaque année, dépassement humain entre 2027 et 2032, 88 % d’étudiants britanniques qui externalisent déjà, 30 à 35 % d’élèves français incapables de résumer cinq lignes. Et enfin cinq décisions opérationnelles que je projette d’intégrer progressivement à ma pratique de formatrice.

Le chiffre que je retiens le plus, celui qui justifie à lui seul le sentiment d’urgence des trois intervenants, c’est celui du coût divisé par 40 chaque année. Il signifie que ma pratique pédagogique doit pouvoir se réévaluer annuellement, pas une fois par décennie.

Mon article 2 de la série arrive. Il portera sur la deuxième séance de la mission d’information, et traitera spécifiquement de la question des évaluations et de la refonte des examens à l’ère de l’IA générative.

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Pour aller plus loin sur l’intégration de l’IA en pédagogie, vous pouvez consulter mon guide sur les meilleures IA pour enseignants, mon article sur pourquoi ignorer l’IA coûte trop cher aux élèves, ou ma réflexion sur l’organisation du temps avec l’IA pour formateurs.

 

Ce post a été coécrit avec Claude. Le préciser sans s’en excuser, c’est aussi une façon de pratiquer ce que je prêche 💪🦾

Asma

3 réflexions sur “[1/30] IA et éducation : l’audition de Luc Ferry et Laurent Alexandre (et ce que ça change pour vous)”

  1. J’ai trouvé ton article très équilibré, car il évite à la fois l’enthousiasme naïf et le rejet automatique de l’IA dans l’éducation. J’ai particulièrement apprécié l’idée que ces outils peuvent faire gagner du temps, personnaliser certains apprentissages ou stimuler la créativité, tout en rappelant que rien ne remplace la relation humaine, l’esprit critique et l’accompagnement pédagogique. Tu montres bien que le vrai enjeu n’est pas l’outil en lui-même, mais la manière dont on choisit de l’utiliser. Une réflexion actuelle, nuancée et vraiment utile!

  2. J’ai entendu certains extraits de cette intervention et cette audition me passionne vraiment! Je te remercie pour cette analyse, mais aussi de nous donner quelques pistes concrètes pour nous adapter à ce qui nous attend. La flexibilité est vraiment la compétence à ne pas négliger dans les prochaines années! Malheureusement les écoles ne suivent pas ! Je vais lire les prochains articles avec une grande attention !

  3. Eva 💡 Mon Bagage Culturel

    Superbe compte rendu qui m’a, cette fois encore, appris plein de choses. J’apprécie tes qualités de vulgarisatrice et ta créativité de pédagogue. L »agence devrait en effet être au coeur de tous les enseignements.

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